
Je vois passer pas mal de publications qui vont dans ce sens. Le métier de photographe serait en voie de disparition. Ça serait la faute de l’IA. La faute aux clients qui ne les respectent pas, la faute à la concurrence déloyale des amateurs, la faute, la faute, la faute…. Alors là, normalement il y en a déjà qui commencent à ne pas aimer, mais restez jusqu’au bout. À la fin de l’article, je vous dévoilerai… rien du tout, mais il paraît que ça permet de garder les auditeurs captifs de sortir ce genre de phrase.
Les métiers, ça disparaît.

Standardiste, assistante, projectionniste, typographe, poinçonneur des Lilas. La liste est longue. Certains métiers disparaissent simplement car la société a évolué et ces métiers ne sont plus nécessaires. On a oublié le bourreau des fosses qui avait la lourde tâche de vider et d’évacuer les excréments humains des fosses et toilettes publiques. Le chauffeur qui désignait la personne chargée de maintenir le feu dans la chaudière d’un train à vapeur, d’un navire ou d’une machine industrielle, comme une scierie. Bref, qu’un métier disparaisse n’est pas nouveau. Alors oui, si on fait ce métier, ça énerve un peu. C’est tout à fait compréhensible. Je suis de tout cœur avec vous, mais le monde change, que cela soit en bien ou en mal n’est même pas un sujet. Il change et il faut s’adapter à ce changement.
La faute à qui ? C’est même pas l’IA!
Souvent un métier disparait car on a mis en place un autre système ou qu’il n’y a plus de clients car les usages et les goûts ont changé. Si je représente le marché du photographe comme un gros gâteau, ce gâteau diminue pour différentes raisons.
- Les constructeurs d’appareils photo ont rendu la photographie facile. Un peu comme le bricolage. À une époque on appelait forcément un artisan, maintenant on le fait soi-même. La photo, c’est pareil.
- Les constructeurs d’appareils photo ont rendu la photographie facile. Je sais, je l’ai déjà dit, mais je le mets deux fois car si c’est facile, pourquoi ne pas en faire son métier ? Donc non seulement le gâteau rétrécit car les gens le font eux-mêmes, mais il faut partager le reste du gâteau avec plus de concurrents.
- La photo n’est plus à la mode. Ou disons la photo comme avant. Certains jeunes préfèrent un mariage couvert avec smartphone où le photographe livre presque en temps réel les photos et vidéos pour avoir du contenu à partager sur leurs réseaux. Donc la photo n’est plus un objet que l’on garde longtemps. On consomme de la photo.
- La photo est libre. C’est faux, mais beaucoup le pensent. Le nombre de comptes sur Insta qui publient les photos des autres sans leur demander leur avis et qui s’insurgent quand on leur fait une remarque. Ils ont fait la promotion de votre photo gratuitement et vous osez vous plaindre ?
Le salut viendra du client.

C’est une lapalissade, mais si vous n’avez pas de client, vous avez un problème. Si vous avez de gros moyens, vous pouvez influencer le client en lui faisant croire qu’il a absolument besoin de vos produits ou services. C’est ce que font beaucoup de marques avec un budget publicité/promotion très important. Mais si vous n’avez pas ces moyens, il vous faut donc un client. Et ce client doit avoir envie de vous acheter votre produit ou votre service. Et vous, vous devez arriver à lui vendre en restant rentable. Donc il veut quoi, votre client ? La photo de son produit ? Non, il la sort directement de son logiciel de conception 3D ou il demande à une IA de la faire avec une photo pourrie de son smartphone. Une belle photo pour son CV. Non plus. Il la fait lui-même avec son smartphone avec l’aide d’une IA pour la mettre dans un bel environnement de travail. Des photos de son mariage à la papa ? Non car tonton Maurice s’est proposé pour en faire.
Votre client, il veut vivre un truc. C’est un humain, il veut vivre des émotions. Des photos de son mariage incroyables, des photos de lui pour se sentir bien dans sa peau. Des photos de ses enfants avec des mises en scène dont il se souviendra, de belles photos de son chien, son chat, son poisson rouge. Il veut une démarche artistique, où le concept intellectuel et la signature humaine font la valeur de l’œuvre. Pourquoi voulez-vous qu’il vous achète un produit ou un service dont il n’a ni besoin ni envie ? simplement car il n’avait pas le choix avant et qu’il devait l’acheter ?
Les trucs qui, à mon avis, ne marcheront pas
On peut voir de la part de certains photographes la demande de construire une politique publique durable pour protéger le métier de photographe. Imaginons ce que cela pourrait être.
- Instauration d’un diplôme ou d’une certification ? Aujourd’hui, en France, il n’y a pas besoin de diplôme pour se déclarer photographe professionnel. Mais si on instaurait cette obligation, combien de photographes actuellement pro vont se retrouver sans emploi car ils ne pourront pas exercer ? Il va falloir mesurer avant.
- Adapter le droit d’auteur à l’ère des IA génératives qui pillent des catalogues d’images ? Pourquoi pas, mais dans les catalogues d’images, il y a plein d’images faites par des amateurs. Donc on les rémunère aussi si une IA a utilisé leur image. Mais sous quelle forme ? Ce sont les avocats qui vont être contents. Comment prouver qu’une génération d’IA nous plagie ? Il y a d’ailleurs au Sénat une proposition de loi relative à l’instauration d’une présomption d’exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle. Donc si une image ressemble beaucoup à une photo d’un photographe, ce serait au fournisseur d’IA de prouver qu’il ne l’a pas utilisée. J’ai bien peur qu’avant l’instauration de la loi les boîtes d’IA génèrent plein d’images pour ensuite s’en inspirer.
- Conditionner les aides publiques à l’achat de photographies réelles. Ça, ça correspond à mettre le métier sous perfusion. Et il suffit qu’un nouveau gouvernement n’en veuille plus pour que l’on se retrouve au point de départ.
- Lutter contre la « gratuicielisation » des images. Vous voyez de plus en plus d’événements qui accréditent des photographes qui donneront gratuitement leurs photos pour le droit d’être simplement là. Il faudrait donc leur interdire ? Mais s’ils permettent au spectateur de venir avec leur appareil et qu’ils peuvent poster leur image sur le compte de l’événement, on leur interdit aussi ?
- Un bouclier social et fiscal pour le statut d’indépendant ? Un truc calqué sur les intermittents du spectacle ? Ou un crédit d’impôt création photographique : Permettre aux entreprises qui font appel à des photographes professionnels pour leurs campagnes (mode, corporate, architecture) de bénéficier d’une déduction fiscale, rendant le recours à l’humain financièrement compétitif face aux banques d’images ou aux abonnements d’IA. Là encore on est dans le domaine de la perfusion et il faut une volonté politique de sauver le métier.
Le nivellement par le haut
Il faut s’élever un peu. Il y a déjà plus de 25% des photographes qui vivent en dessous du RSA. La photographie est devenue un marché de niche. Le marché de masse (la photo « grand public ») s’est effondré avec l’avènement des smartphones, la concurrence pure par les prix s’avère destructrice. Et je ne vous parle même pas des IAs qui ne sont qu’un accélérateur d’un système commencé bien avant. Il faut donc changer de système où la valeur ne repose pas sur le volume, mais sur la différenciation par l’expertise exclusive. Vous ne faites pas ce que les autres font et dont cela se vend plus cher. Le client n’achète pas « une photo », il achète la résolution d’un problème complexe et une maîtrise technique introuvable ailleurs.

Il y a aussi le modèle « Boutique » ou la rareté mémorielle. Mariages haut de gamme, portraits de famille d’art, ce modèle tourne le dos au tout-numérique de masse. Plutôt que de vendre des fichiers numériques à bas coût (le modèle Shoot & Burn), le système « Boutique » repose sur la vente d’objets physiques à haute valeur ajoutée. Tirages d’art limités, livres en cuir faits main, encadrements sur mesure. Et pour les autres qui ne savent pas faire. Je ne peux que vous conseiller de vous former à le faire, ou a vous former à un autre métier. Il paraît que les métiers de thérapeute en désintoxication algorithmique, conseiller en désextinction et biodiversité artificielle, avocat des droits des agents autonomes (IA), guide de tourisme spatial suborbital et de nettoyeur d’héritage et de déchets numériques post-mortem ont de l’avenir.

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Et ça a commencé avec le numérique qui a enlevé tout un pan de l’activité de photographe : vente de pellicules, développement /tirage des photos des amateurs… c’était une base d’activités qui faisait venir beaucoup de clients !